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Fougère et le tennis de table

Fougère, il rigole pas des genoux, ni des doigts de pieds ni de nulle part, le seul truc qui rigole chez Fougère, c’est l’énergie. Je la vois souvent sourdre de ses deux poignets sous la forme de grosses veines bleues qui semblent ne demander qu’une chose : exploser.

Il se ramène chez oim, il m’en claque cinq et commence à s’ouvrir une bouteille de vin rouge qu’il chope au vol dans mon étagère en osier tressé. J’ose pas lui parler de mon ombre ni rien, de peur de lui faire peur. Il me dit que c’est vraiment de la merde ce pinard et je lui dis qu’il a qu’à aller s’en acheter. Je le dis à voix basse et il me dit Quoi ? et je réponds Nan mais rien.

Il s’en prend une rasade et me demande si je veux pas l’aider à tenir un club de Ping-Pong. Je sais pas trop quoi lui dire, moi, j’suis pas en grande forme pis j’ai pas fait de ping pong depuis le centre aéré à Saint-Mars-La-Jaille, je m’étais fait éclater par un chinois, j’me rappelle ou alors je l’ai inventé je sais plus. Il me dit qu’il y a un vieux club de Ping-Pong qui va fermer dans le centre-ville et que c’est quand même con de fermer les clubs de Ping-Pong. Il dit que c’est un sport zen. Moi je vois pas ce qu’il y a de zen dans le Ping-Pong, mais bon c’est peut-être pour ça que j’étais une brêle. Je dis pourquoi pas. Il se renvoie une rasade de vinasse et me dit :

- Bon ben on va aller y jeter un coup d’œil. Doit y avoir du beau jeu.

Je sais pas ce qui lui prend avec le Ping-Pong mais ça a l’air sérieux. J’acquiesce.

Il me tend la bouteille. Il est quatorze heures. J’ai l’impression d’être alcoolique. Si mon ombre avait été là, ce qu’elle m’aurait mis ! Je lui dis :

- Je prends la bouteille avec moi, ça caille dehors.

Il dit :

- Ça sent la femme ici.
- Le parfum? 
- Nan. La femme. Le jus. L'entrejambe. La sueur et la cyprine. 

Je lève les yeux aux cieux. Fougère le bourrin. Il me fait penser à La Bête, un personnage de chez Caryl Férey. En moins baroudeur. Fougère, ça fait trente ans qu’il se traîne dans les trois mêmes bistrots. Chez Nénette, L’Assomoir et Aux Tringlettes. Un des seuls gars que j’connaisse qu’a pas foutu un pied hors des limites de la ville. Littéralement. Il dit tout le temps : tant que j’aurai pas repeint tous les murs de la ville avec ma pisse, je décale pas. Cette ville, il la hait, il lui pisse dessus, parce qu’elle l’a emprisonné. Un peu comme une femme stérile qu’aurait séquestré l’enfant d’une autre. Il peut plus en sortir. Une fois il a fait arrêter le bus qu’avait pris une déviation qui sortait du périph’. Le chauffeur avait obéi au moment où Fougère avait menacé de lui pisser sur le volant. Ça tourne beaucoup autour de la pisse, avec Fougère.

Il tripote sa casquette en cuir, l’air gêné.

- Zirgule est passée, pas vrai ? Qu'il me demande. 
- Ouais. Elle est partie. 
- Repartie, c'est con on aurait pu se croiser...
- Nan, pas repartie. Partie. 
- C'est quoi la différence, tu m'expliques ? 
- J'peux pas t'expliquer, t'es trop con. 
- Moi ?
- Ouais, toi. 
- Moi ? 
- Nan. T'es pas si con que ça. Arrête. Range ta bite. 

On est dehors, je sirote du rouge alors qu’on descend la rue de l’Arche Sèche. Fougère est silencieux, il sait que je déguste. Et je parle pas du vin. Zirgule qui s’est fait la malle. Avec mon ombre. Ça, je l’ai pas dit à Fougère, il me croirait pas. D’un coup, il dit :

- Vas-y tu sais quoi ? On laisse tomber cette histoire de Ping-Pong. On file à l’Assomoir.

D’accord, je dis.

Et voilà.

Bon c’est pas du Zola.

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