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Encore une histoire de transports en commun


Devant moi, personne, derrière, quelqu’un, à ma droite, personne, à ma gauche, une vitre, sous moi, un siège, sous le siège, un sol, sous le sol, des rails, des rails et des rails mais toujours le même rail tout de même. Des rails qui défilent. Ou bien peut-être est-ce le train qui défile, ou tout simplement le temps... Bon sang, le temps se défile, les rails s’effilochent, tout part à vau l’eau et tout ça juste sous mon siège ! Et pourtant, malgré toutes ces conneries, le train continue d’avancer, pour me déplacer moi et mes congénères d’un point A vers un autre point A qu’on pourrait appeler A’ puisqu’ils se ressemblent tant, c’est là le principal inconvénient de la vie, c’est que tous les points se ressemblent peu ou prou, du fait que ce soient des points. Il faudrait plutôt aller d’un cercle à l’autre ou bien d’un trapèze à l’autre mais cela, à part si l’on est circassien ou pire, est bien impossible.

C’est alors qu’un jeune homme café-au-lait du nom de Gustave très certainement, ou bien d’Auguste mais quelque chose en -guste car il a des lunettes, franchit la porte du compartiment qui nous lie tous de par l’air qui le remplit. Derrière moi, le quelqu’un se froisse comme un papier d’aluminium à la bougie. Je veux dire qu’il se ratatine un peu sur son siège, et c’est un gars trapu alors il se ratatine peu. Les trapus ne peuvent pas se ratatiner des masses puisque leurs os sont très proches les uns des autres, contrairement aux girafes ou aux serpents, qui n’en ont pas. Le petit gars café-au-lait à lunettes se promène et, d’une voix douce et fluette, demande au ratatiné un billet quelconque, si c’est celui du train c’est mieux. La voix du type est trapue aussi.

- En fait je reviens du chantier, j’ai laissé mes affaires au chantier dans mon sac de chantier et avec mon portefeuille. Au chantier.
- Monsieur, quel chantier ?

Comme si cela avait de l’importance, quel chantier, non mais je vous jure, ce genre de question ne serait pas sortie de la bouche d’un gars sans lunettes.

- Chantier de la SNCS.
- Chantier de la SCNF ?
- Oui c’est ça, chantier de la SCFS.
- …
- Vous n’avez pas de billet ?
- Non, j’ai laissé mon sac au chantier de la BNP Paribas, à Haute-Goulaine.
- Paribas, à Haute-Goulaine !
- Oui ! Dans le haut-Paris, à Basse-Goulaine !
- D’accord. Vous avez-une carte d’identité, s’il vous plaît Monsieur ?

En inclinant légèrement mon visage vers la droite j’arrive à distinguer l’infortuné voyageur. Je le reconnais. La première fois que je l’ai vu, je buvais un muscadet avec Zirgule et Fougère au petit matin dans un bar du quai de la fosse et il avait une allure de gars pas fin, la peau burinée par le soleil et les yeux burinés par on-ne-sait-point quel médicament à la mords-moi-l’nœud. Il était arrivé sur un vélo qu’il avait dû payer très cher et il nous avait d’ailleurs assuré qu’il était capable de tuer n’importe qui pour peu qu’on lui dise « ton vélo il vaut pas si cher » et nous n’avions pipé mot, et il avait fumé des gitanes (les cigarettes, pas son vélo, suivez) en nous regardant siroter notre muscadet méchamment. Nous ne sirotions pas méchamment, c’est lui qui nous regardait méchamment, nuance inutile mais nuance tout de même.

Revenons-en au train.

Le mec porte un T-shirt blanc maculé de graisse et un jean bleu déchiré et il a toujours des yeux à la mords-moi-l’nœud. Il n’a toujours pas l’air fin, et pourtant ça fait un bail que j’l’avais pas vu, c’est que ça dure ces choses-là. Il dit :

- Nan mais corne de bouc, je l’ai laissé au chantier mon sac. J’ai pas ma carte, pas mon portefeuille, pas un thune, que dalle, tu piges ?

Le petit Gustave ne se laisse pas démonter, bien que sa casquette SNCF soit trop grande pour lui et qu’elle lui glisse sur la tête.

- Bon, vous vous appelez comment ?
- Alexandre. Duchemin.
- Votre adresse ?
- 10 rue du château de paille, 44000, Nantes.
- Votre numéro de téléphone ?
- 06
- Oui
- 87
- Oui
- 56
- Oui
- 49
- Oui
- 11
- Oui
- 12
- …
- 52
- …
- 41.
- Euh, monsieur vous êtes sûr ?

Le gus (pas tave), la voix assurée style Maïf :

- Oui.
- Mais, c’est que…
- ….
- Vous pouvez me répéter votre numéro ?
- Si vous voulez.
- Vous m’avez donné trop de chiffres.
- Ah. Désolé.
- On recommence, donnez moi votre numéro.
- 44000.
- …
- …
- Votre numéro de téléphone
- 44000 ! – le type élève la voix, Auguste ne cille pas d’un pet et pourtant il a une crotte de nez qui lui coule sous la narine gauche.
- Mais c’est pas un numéro de téléphone, Monsieur.
- Ah désolé, je croyais que vous me demandiez le code postal.
- Non.
- 06
- Oui
- 87
- Oui
- 45
- Oui
- 53
- Oui
- 32.
- Merci. Je reviens.

Gustave quitte le compartiment. Une voix d’ange passé à la meuleuse gueule dans les haut-parleurs bons marchés :

- TTTHHHOUAARE SUR LOWWWOIRE…

Et tout le tintouin sur le marchepied pour pas tomber dans l’intervalle maudit, celui qui jouxte le bord du train et le bord du sol, gouffre absolu s’il n’en est pas.
Je regarde par la fenêtre bêtement, je regarde passer les vaches qui me regardent passer pendant que je les regarde. Un quart d’heure passe. Deux. Ce qui pourrait faire une demi-heure s’ils passaient vite. Le petit contrôleur fluet revient, il repousse les lunettes sur son nez. Il a le regard gentil. Sa casquette lui plie une oreille.

- Monsieur ?
- Ouais ? répond le gars, de moins en moins fin, qui l’eut cru, Lustucru ?

J’espère par ce placement de produit discret recevoir mes royalties pour le mois prochain, il faut que je change mes plaquettes, mais bref.

- Vous pouvez me répéter votre numéro de téléphone ?
- 06…52…65…23…11.
- Monsieur.
- Ouais ?
- Ce n’est pas le même que tout à l’heure ?
- Ah. Désolé.
La voix dans les haut-parleurs, une voix de moineau passé au mixeur en position 3 :
- NNNNANNTZZ, TZZERMINUZZ.
Gustave :
- Donnez-moi un numéro de téléphone.
- 06 22 11 54 88.
- …
- Allez, au revoir.

Gustave s’efface, laisse passer le type, et je lui emboîte le pas, tranquillement, il peut me demander mon ticket s’il veut, moi je l’ai. Mais il demande rien, il s’efface juste, jusqu’à devenir de la couleur de la vitre derrière lui, c’est-à-dire tout à fait transparent. Sale job, contrôleur.

On s’arrête, le temps s’arrête, les rails ne bougent plus, le train non plus, je me lève, je sors du train, je fais attention au marche pied et au gouffre pas si absolu que ça, et je me dis :

Bon dieu, mais j’ai encore payé un billet de train pour rien.






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